Petite histoire des amphétamines

Les médicaments actuellement prescrits en France en première intention dans le traitement de l’hyperactivité infantile sont deux psychostimulants : la Ritaline et le Concerta. D’autres substances du même type peuvent être utilisées chez les enfants comme la pémoline. Hormis les psychostimulants, il est envisagé d’employer des produits dont le mode d’action est différent et dont l’efficacité est en cours d’études. Il s’agit par exemple du modafinil, employé en France dans les troubles de la vigilance. Le Strattera, considéré comme un antidépresseur, est une substance employée aux États-Unis et au Canada (la molécule est l’atomoxétine). Tous pourraient bientôt être utilisés en France pour le traitement de l’hyperactivité infantile. Étant donné que les médicaments principaux du traitement du TDAH (Ritaline et Concerta) sont des psychostimulants, voyons de plus près ce qu’il en est de ces substances psychoactives.

Le modèle des psychostimulants : la cocaïne

Le Centre d’évaluation et d’information sur la pharmacodépendance du Département hospitalo-universitaire de pharmacologie de Bordeaux classe les substances psychoactives en trois catégories : les sédatifs, les hallucinogènes et les excitants. Dans une de ses analyses, on apprend que les excitants sont des « substances ayant des propriétés stimulantes, dont le prototype est la cocaïne. Elles sont utilisées pour augmenter la vigilance, les facultés intellectuelles. » Le Département de pharmacologie range dans la catégorie des excitants les amphétamines et apparentés, la cocaïne, le méthylphénidate, la pémoline, l’éphédrine, etc. Aussi surprenant que cela paraisse, les deux produits destinés à traiter l’hyperactivité de l’enfant, dont le principe actif est le méthylphénidate, un dérivé amphétaminique (et la pémoline, en cours d’études), contiennent des substances chimiques apparentées à la cocaïne.

Allons plus loin et voyons ce que sont ces amphétamines dont les spécialistes de la psychiatrie de l’enfance préconisent l’emploi chez leurs tout jeunes patients. Les amphétamines sont des dérivés synthétiques de l'éphédrine, une substance obtenue à partir de l’éphédra, plante utilisée depuis plusieurs millénaires en Chine, connue sous le nom de ma-huang ou Ephedra vulgaris. L’éphédrine, qui a été synthétisée en 1887, servit de base en 1931 à la synthèse de la benzédrine, première forme d’amphétamine qui donna suite à une longue série : dexédrine, méthylamphétamine et des succédanés comme le méthylphénidate, etc. Les médecins utilisèrent ces substances en substitution de la cocaïne pour leurs effets similaires à cette drogue et en raison de leurs vertus médicinales et stimulantes.

Une drogue militaire

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les effets euphorisants des amphétamines attirèrent l’attention des armées qui en distribuèrent à leurs troupes. L'agressivité accrue qu’elles procuraient chez les soldats en fit un excitant de choix ; certains les appelaient la « drogue d'Hitler » bien que tous les belligérants en utilisèrent, les Allemands, les Japonais comme les Alliés. Les amphétamines permettaient d’alléger la fatigue, de gommer le stress au combat, de rester éveillé plusieurs jours de suite, de masquer la douleur et d’effacer les crises dépressives. Les doses faisaient partie du paquetage des soldats qui gardaient ainsi une volonté intacte.
Les jeunes aviateurs anglais qui luttaient dans le ciel contre les bombardiers de la Luftwaffe en consommaient régulièrement et les kamikazes japonais qui jetaient leur Mitsubishi Zéros bourrés d’explosifs
et d’essence sur les porte-avions américains dans la guerre du Pacifique étaient littéralement drogués à la méthamphétamine. Les civils qui participaient à l’effort de guerre n’étaient pas en reste comme les ouvriers
japonais dont on exigeait des cadences de travail toujours plus élevées dans les usines et les ateliers. Plus tard, dans les années 1950 et 60, les pilotes américains qui effectuaient de longs vols trans-océaniques en consommaient volontiers, ainsi que les GI de la guerre du Vietnam et ceux de la guerre du Golfe.

[…]

Dopage sportif aux amphétamines

L’emploi des amphétamines devint ensuite largement répandu dans le milieu du sport de haut niveau. Dans les années 1950, la majorité des athlètes en consommait régulièrement. Leur utilisation n’était pas restreinte et la vente était libre pendant les années d’après-guerre, jusqu’à leur interdiction. Leur emploi continua de manière illégale après l’entrée en vigueur des premières réglementations. Ceux qui se rappellent le Tour de France cycliste de 1967 se souviennent peut-être de Tom Simpson, mort d’épuisement dans la course du Mont-Ventoux, en Provence. Le champion du monde britannique consommait régulièrement de la méthamphétamine.
Comme l’expose un document qui retrace l’histoire du dopage, les produits étant devenus illégaux, on se servait de noms codés pour passer leur commande : « chaque produit avait son surnom : ‘’mémé’’ pour le Mératran, ‘’lili’’ pour le Lidépran, ‘’riri’’ pour la Ritaline. » Le document ajoute « À l'époque, des stimulants apparentés aux amphétamines avaient les faveurs du peloton. Il s'agit du groupe des pipéridines (Lidépran, Mératran, Ritaline). » Cependant les contrôles antidopage devenus rigoureux obligeaient les médecins sportifs à trouver d’autres substances plus difficiles à détecter. Un autre produit indécelable, apparenté aux amphétamines, vint les remplacer : la pémoline. Cette substance, dont nous avons parlé au début de ce chapitre, devint ainsi le nouveau produit à la mode. S'ensuivirent « trois ans de bonheur sous pémoline » comme le précise l’auteur du texte.

[…]

Effets nocifs des amphétamines

Dans les années 1970, il existait plus d’une centaine de spécialités pharmaceutiques à base d’amphétamines et plus de 10% des ordonnances médicales prescrivaient leur emploi. Leur usage immodéré par les toxicomanes sous forme de drogue récréative était devenu mondial. Se présentant d’ordinaire en poudre cristalline blanche à « sniffer », les amphétamines sont aujourd'hui consommées par les jeunes drogués, notamment dans les « rave-party », pour leurs effets « festifs » proches de ceux produits par l’ecstasy. Un des dérivés amphétaminiques, la méthamphétamine, augmente l'agressivité et procure une confiance en soi excessive. Les substances amphétaminiques supprimant la sensation de fatigue, les conséquences peuvent alors être dramatiques. Lorsque le consommateur perd la perception de la fatigue et de la douleur, il devient inconscient des signaux que lui envoient son corps lorsqu’il est malade ou épuisé. Euphorique, il risque de poursuivre ses activités au-delà du seuil de tolérance physique, c’est ce qui explique les accidents mortels survenus dans le domaine sportif.

D’après de nombreux documents officiels tels que celui que l’on peut trouver sur internet, intitulé « Le saviez-vous ? » édité par le Centre suisse d’information toxicologique, la consommation régulière de méthamphétamine engendre la nervosité, l’irritabilité, la perte d'appétit, ainsi que des troubles de mémoire. Les consommateurs finissent par souffrir de perturbations du sommeil, développent parfois un sentiment de persécution, et ont, parmi d’autres troubles psychiques, des hallucinations. « Sur le plan physiologique, précise le document, l’usage inconsidéré d’amphétamines provoque des convulsions épileptiformes, des comas, une forte augmentation de la température corporelle, des problèmes cardio-vasculaires, une attaque d'apoplexie, une destruction de cellules musculaires et des états de psychose. » Les accidents sont nombreux : troubles cardiaques, lésions cérébrales irréversibles, psychoses paranoïdes et décès par overdose…
Une question se pose alors : comment le fait que les amphétamines soient utilisées aujourd'hui par la médecine dans le cadre de traitements mentaux modifie quoi que ce soit de leurs propriétés pharmacologiques nocives et diminue leurs effets toxiques et délétères ? Rappelons que les amphétamines autrefois commercialisées sous forme de coupe-faim ont été retirées du marché il y a plus de dix ans en raison de la toxicomanie qu’elles entraînent.

La toxicité des amphétamines et la forte dépendance psychique qu’elles sont susceptibles d’entraîner expliquent que les molécules les plus puissantes sont inscrites en France sur la liste des stupéfiants depuis l’arrêté du 2 octobre 1967. La convention des Nations Unies sur les substances psychotropes (1971) classe également la Ritaline dans la catégorie II au même titre que la cocaïne, la méthamphétamine, les opiacés ou les barbituriques les plus puissants. C’est la raison pour laquelle la prescription de Ritaline est soumise en France à la « règle des 28 jours » et qu’elle est prescrite initialement en milieu hospitalier. Le renouvellement du traitement pourra ensuite être assuré par le médecin traitant. Ce qui est en fait totalement… stupéfiant, c'est que ces médicaments soient destinés en première intention aux enfants dès l’âge de 6 ans, voire moins.

« Pas d’amélioration dans les résultats scolaires ou les relations sociales »

Plusieurs études montrent que les enfants sous Ritaline ou des substances apparentées n’améliorent pas leurs performance scolaires contrairement aux affirmations des pédopsychiatres selon lesquelles ces produits contribuent à prévenir l’échec scolaire et à faciliter leur intégration sociale. En fait, attestent les documents que nous avons étudiés, ces enfants échouent comme les autres dans certaines classes et quittent l’école aussi souvent que ceux qui ne prennent pas ces médicaments.

Ainsi, en novembre 1998, le texte final de la conférence de consensus sur le TDAH organisée aux États-Unis par les National Institutes of Health35 (NIH – Institut national de la santé américain) qui représentent la plus grande institution de recherche médicale du monde, déclarait sans équivoque : « Chez les sujets médicamentés, les psychostimulants semblent améliorer la concentration et l’effort tout en minimisant l’impulsivité et augmentant la docilité pour une courte période initiale d’environ 7 à 18 semaines, pour ensuite perdre toute efficacité. [...] Ce qui est préoccupant, ce sont les constats réguliers selon lesquels malgré l’amélioration des symptômes centraux, il y a peu d’amélioration dans les résultats scolaires ou les relations sociales. »

Le professeur Peter Breggin est psychiatre en exercice, directeur de l’International Center for the Study of Psychiatry and Psychology (ICSPP – Centre international pour l’étude de la psychiatrie et de la psychologie). Cet expert mondial a déclaré à ce sujet devant le Congrès américain, en septembre 2000 : « Il est important de comprendre que le diagnostic de TDAH a été développé spécifiquement dans le but de justifier l'utilisation des drogues visant à modifier le comportement des enfants en classe. […] De plus, alors que certains comportements sont inhibés pour une durée de quelques semaines, il n'existe aucune preuve tangible de l'amélioration du comportement scolaire, social ou psychologique. Au contraire, les preuves existent démontrant une altération des fonctions cognitives, un retrait social et l'existence d'un état dépressif.» [Témoignage du Dr. Breggin devant le Sous-comité de surveillance et d’enquêtes, Comité sur l’éducation et la main-d’oeuvre, Congrès des Etats-Unis d’Amérique, 29 septembre 2000.]

Source : © copyright Pierre Vican. Extrait du livre Nos enfants, cobayes de la psychiatrie?. Avec l'aimable autorisation de l'auteur.