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L’industrie pharmaceutique invente-t-elle ou redéfinit-elle des maladies dans le but de vendre toujours plus de médicaments ? Le psychiatre David Healy en est convaincu, comme de plus en plus de ses collègues médecins et chercheurs.

Extraits :

Si l’efficacité des “régulateurs de l’humeur” est douteuse et s’ils augmentent le risque de suicide, il faudrait logiquement être très prudent en ce qui concerne la généralisation de leur utilisation. Or on assiste actuellement aux Etats-Unis à une forte hausse des diagnostics de troubles bipolaires chez les enfants. Aujourd’hui, on donne même de l’olanzapine et de la rispéridone à des enfants d’âge préscolaire. Pourtant, ces enfants ne remplissent pas les critères habituels des troubles bipolaires de type I. Les troubles bipolaires chez les enfants ne sont d’ailleurs pas reconnus en dehors des Etats-Unis. Les chercheurs affirmaient encore très récemment que la maladie maniaco-dépressive n’apparaît que très rarement avant l’adolescence. Pourtant, certains spécialistes sont désormais prêts à envisager de détecter les premiers signes de troubles bipolaires dans des comportements hyperactifs de l’embryon dans l’utérus.

Rien que chez les adultes, il existe déjà un fort potentiel pour créer une “épidémie” artificielle de troubles bipolaires parce que les diagnostics se fondent sur des jugements subjectifs, et non pas sur des critères objectifs comme une hospitalisation ou un arrêt de travail d’un mois. Avec les enfants, ce risque est encore plus grand parce que le diagnostic se fonde principalement sur les dires des parents et parce que la plupart des pratiques cliniques font très peu de cas du contexte dans lequel les parents élèvent leurs enfants. A une époque où les deux parents ont souvent de longues journées de travail et où les services de garde d’enfants rejettent les enfants “difficiles”, les médicaments peuvent être le moyen le plus simple de faire face à un problème de comportement.

Certaines études menées dans ce domaine aggravent encore la situation. Des établissements réputés pour leur sérieux, comme le Massachusetts General Hospital à Boston [l’un des hôpitaux les plus prestigieux des Etats-Unis], ont testé l’olanzapine et la rispéridone sur des enfants âgés en moyenne de 4 ans. L’hôpital avait recruté les participants en diffusant à la télévision des publicités disant que les comportements agressifs et difficiles chez les enfants de 4 ans pouvaient être dus à des troubles bipolaires. Quel que soit le jugement que l’on peut porter sur la qualité de ces recherches, cette publicité faisait plus que recruter des enfants ayant réellement des problèmes de comportement : elle laissait entendre que de petits troubles ordinaires doivent être considérés comme une maladie.

L’auteur

Professeur à la faculté de médecine de l’université de Cardiff, au pays de Galles, David Healy, 51 ans, est un spécialiste très controversé des antidépresseurs. Ce psychiatre irlandais a affirmé que certains d’entre eux généraient une forte addiction. Et, surtout, il a montré qu’ils pouvaient encourager les suicides dans certaines conditions – ce que les laboratoires viennent de reconnaître après plusieurs années de déni (voir CI n° 506, du 13 juillet 2000). Il a témoigné en ce sens comme expert dans plusieurs procès qui ont opposé des familles à l’industrie pharmaceutique. Il est l’auteur de treize livres, dont Le Temps des antidépresseurs (éd. Les Empêcheurs de penser en rond, 2002).

© David Healy, Courrier international, New Scientist.
Source: Le marketing de la santé mentale : la psychiatrie sous l’emprise des labos.
New Scientist via Courrier international - n° 820 - 20 juil. 2006