L'Agence européenne du médicament recommande de ne plus prescrire d'antidépresseurs aux moins de 18 ans. Repris par l'Afssaps en France, l'avis évoque une hausse "du risque de comportement suicidaire et agressif" et demande une "surveillance étroite du patient" si la prescription s'avère nécessaire.

Dans un communiqué rendu public jeudi 9 décembre, l'Agence européenne pour l'évaluation des médicaments (EMEA) recommande de ne pas prescrire d'antidépresseurs aux enfants et aux adolescents. "Dans l'Union européenne, les antidépresseurs de la classe des inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) n'ont pas l'indication dans le traitement de la dépression chez les moins de 18 ans. Leur prescription est déconseillée dans cette population en raison d'une augmentation du risque de comportement suicidaire et de comportement agressif mis en évidence chez ces patients", indique l'EMEA.

Haro donc sur le Deroxat et autres Effexor qui, chez les enfants et adolescents, non seulement n'ont pas démontré leur efficacité, mais peuvent engendrer des effets délétères. Néanmoins, ajoute l'EMEA, si la prescription d'un antidépresseur "s'avère nécessaire" elle doit "s'accompagner d'une surveillance étroite du patient".

La polémique enflait depuis plus d'un an (Le Monde du 12 novembre). La remise en cause de l'utilisation des antidépresseurs chez les jeunes a d'abord émergé en Grande-Bretagne, qui a interdit, en juin 2003, la paroxétine (Deroxat) aux moins de 18 ans. Les autorités sanitaires britanniques ont fondé leur décision sur trois études montrant que cette molécule n'avait aucune efficacité dans la dépression majeure des plus jeunes, et qu'elle pouvait même augmenter le risque de comportement suicidaire.

Ces résultats étaient suivis, quelques semaines plus tard, d'une mise en garde adressée par les laboratoires Wyeth aux médecins américains et stipulant que leur molécule, la venlafaxine (Effexor en France), augmenterait elle aussi les risques suicidaires et les gestes "autoagressifs".

Quelques mois plus tard, la Grande-Bretagne, suivie peu après du Canada, bannissait l'ensemble des ISRS des indications pédiatriques.

"CHANGER LES PRATIQUES"

Aux Etats-Unis, c'est sous la pression de parents dont les enfants se sont suicidés alors qu'ils prenaient des antidépresseurs que la Food and Drug Administration (FDA) s'est engagée dans un vaste réexamen de l'ensemble des études disponibles.

Après avoir analysé 24 essais cliniques menés sur 4 000 jeunes, le comité d'experts de la FDA a affirmé que les enfants et les adolescents dépressifs ont deux fois plus de risques d'avoir des comportements suicidaires quand ils prennent des ISRS que les dépressifs du même âge ne recevant qu'un placebo. Ces données alarmistes ont décidé les responsables de l'agence américaine à faire apposer, le 14 septembre, une "black box", le plus sévère avertissement, sur tous les antidépresseurs de cette classe.

Désormais, les recommandations européennes sont reprises, avec quelques précisions, par l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps). "Le traitement de première intention de la dépression de l'enfant et de l'adolescent est une prise en charge psychothérapeutique, et la prescription d'antidépresseurs, si elle est envisagée, ne doit intervenir qu'en seconde intention dans le cadre d'une dépression majeure, avec une prise en compte de l'ensemble des bénéfices attendus et des risques possibles", indique-t-elle dans un communiqué, jeudi.

Ainsi, malgré les résultats des études britanniques et américaines, l'Afssaps a choisi de maintenir la porte entrouverte. "Nous avons laissé la possibilité de prescrire ˆ la demande des experts. Les psychiatres et pédopsychiatres nous ont expliqué qu'ils avaient besoin de ces traitements qui, dans certains cas, peuvent marcher", justifie le docteur Anne Castot, responsable de la coordination de la vigilance et de la gestion des risques ˆ l'Afssaps. "Parce qu'il existe des dépressions graves chez les jeunes, difficiles ˆ prendre en charge, il faut laisser la possibilité d'un traitement médicamenteux", ajoute-t-elle.

Pourtant, depuis leur mise sur le marché en France, au début des années 1990, les notices du Deroxat et de l'Effexor indiquent une "contre-indication absolue" aux enfants de moins de 15 ans, pour le premier, et aux moins de 18 ans, pour le second. Ces recommandations n'ont pas empêché les médecins d'utiliser ces médicaments auprès des jeunes patients. Selon une étude de la Caisse nationale d'assurance maladie (CNAM) de juin 2003, 0,9 % des garçons et 1,6 % des filles entre 10 et 19 ans prennent des antidépresseurs délivrés par des spécialistes et des généralistes. "Nous savons qu'il y a un problème de prescription, reconnaît le docteur Castot. Nous ne pouvons pas nous arrêter à ce communiqué. Il faut changer les pratiques et nous allons envoyer une mise au point aux prescripteurs."

Une des solutions aurait été de limiter la prescription aux seuls spécialistes. Un pas qui n'a pas été franchi par les pouvoirs publics.

Source : © Sandrine Blanchard et Cécile Prieur, Le Monde, 12 décembre 2004.